Droite décomplexée, Front National, Bloc identitaire : le paysage de la droite française s’extrémise.

Réunis hier pour les dix ans du groupuscule d’extrême droite, à Orange (Vaucluse), les dirigeants du Bloc identitaire (BI) ont annoncé leur intention d’être présents aux élections municipales de 2014, en s’alliant avec le Front national (FN). Après des semaines de bourdonnement médiatique autour du virage à droite de Jean-François Copé, l’heure est venue de s’interroger sur la bataille des droites françaises et leur impact sur la société.

FN, Bloc identitaire: même combat?

FN, Bloc identitaire: même combat? (c) Mélina Huet

A droite du FN : Bloc identitaire

L’occupation d’une mosquée par la branche jeune du BI, Génération identitaire (GI) [créée en septembre 2012 NDR] s’était organisée à Poitiers en se voulant « symbolique » du combat mené par ce mouvement politique d’extrême droite. Un membre de GI s’exprime ainsi devant les caméras de BFM TV:

« c’est un lieu symbolique de par la ville, Poitiers. Ça fait bientôt 1300 ans que Charles Martel a repoussé les Arabes ici-même. La Grande mosquée de Poitiers est la manifestation la plus visible de l’immigration massive qui se déverse en France depuis quarante ans ».

C’est dans la même ambiance marquée par les déclarations racistes de l’eurodéputé Mario Borghezio, que s’est tenu le rassemblement du BI, célébrant ses dix ans à Orange samedi 3 novembre. L’habitué des dérapages n’a pas hésité à s’écrier depuis la tribune

« Vive les Blancs de l’Europe, vive notre identité, notre ethnie, notre race ! »

et à s’enthousiasmer en français de  « notre soleil, notre ciel bleu, comme les yeux de nos femmes », en concluant « Bleu, dans un peuple qui veut rester blanc, comme d’autres cultures ».

Génération identitaire : procédure de dissolution abandonnée ?

Mauvaise nouvelle pour les opposants au groupuscule : « à l’étude » depuis l’invasion du chantier de la mosquée de Poitiers le 20 octobre, la dissolution de la branche jeune (GI) ne serait finalement plus d’actualité. Nous apprenons ainsi, via France Info, qu’ « au cours d’une discussion sur ce sujet entre François Hollande et Jean-Marc Ayrault, un conseiller du président de la République a prévenu le couple exécutif que, pour des raisons juridiques, la dissolution de Génération identitaire ne tenait pas. ».

La loi de 1936 sur les groupes de combat et milices privées, aurait été utilisée comme arme juridique contre l’organisation Génération identitaire, et avait initialement été prévue pour mettre fin aux agissements des ligues d’extrême droite. Une loi qui vise les groupes « qui auraient pour but de porter atteinte à l’intégrité du territoire national ou d’attenter par la force à la forme républicaine du gouvernement ».

GI ne remplirait donc pas ces critères ? Rien n’est moins sûr. Il suffit de naviguer sur le site du Bloc identitaire lui-même pour découvrir des vidéos prônant violence et entraînement militaire, dédiées à l’attaque davantage qu’à la défense. On y découvre ainsi le joli « camp d’été identitaire » du Bloc, bien loin des simples ateliers de réflexion et des tables rondes gentillettes défendues par le groupuscule. A regarder également, la vidéo de promotion de GI (voir plus bas), sur fond de musique mélodramatique et sobrement intitulée « Déclaration de guerre ». On peut y découvrir l’un de ses membres, souhaitant éradiquer tout soupçon d’ambigüité, si ambigüité il subsistait:

« Ne vous méprenez pas, ceci n’est pas un manifeste, mais une déclaration de guerre »

Le BI bénéficie également du soutien de nombreuses structures qui gravitent en électrons libres autour du mouvement français : des structures politico-culturelles régionalistes comme Alsace d’abord, Nissa Rebela [présent dans le pays niçois NDR], Jeune Bretagne, Kerkant [Jeunes identitaires lorrains NDR] ; mais aussi des soutiens chez les mouvements identitaires de nos voisins frontaliers, comme l’Espagne, l’Italie, la Suisse, ou encore la Belgique (à travers le Mouvement Nation ou encore le Vlaams Belang, parti nationaliste flamand).

Le Bloc identitaire est donc loin de s’isoler de la scène politique européenne, et ne manque pas de se faire remarquer par ses nombreuses actions de lobbying.

 

Le « racisme anti-blanc », et autres concepts recyclés en 2012  

 

L’idée d’un racisme « inversé » a été théorisée il y a déjà plus de deux décennies par Jean Marie Le Pen, rappelait justement Le Figaro en septembre. En 1985, le président du Front National faisait d’ores-et-déjà du racisme anti-blanc le point d’orgue de son combat contre l’immigration. Un racisme anti-blanc repris à la rentrée 2012 par un Jean-François Copé souhaitant ainsi marquer sa différence avec François Fillon, dans la course aux primaires de l’UMP. Mais un racisme anti-blanc également au centre du discours du Bloc identitaire. Des similitudes que ne manquent pas de rappeler certains journalistes, sous couvert d’ironie.

« Le racisme anti-blanc, un message repris par Jean-François Copé, on le rappelle. Les pains au chocolat… c’est eux aussi ? »,

gouaille ainsi un présentateur de BFM TV samedi soir, en faisant référence aux jeunes de Génération Identitaire. Une goguenardise qui pourrait être drôle si le sujet n’était pas aussi délicat.

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Les pains au chocolat de JF Copé

A Draguignan, où le FN a fait de bons scores lors de l’élection présidentielle, Jean-François Copé a narré une anecdote de son livre, celle d’un enfant qui se « fait arracher son pain au chocolat par des voyous qui lui expliquent qu’on ne mange pas pendant le ramadan ». Photo: Mélina Huet

La similitude entre droite décomplexée, BI et FN se retrouve de façon plus générale dans le thème de l’immigration et de la (l’in)sécurité, mais aussi dans l’amalgame récurrent entre voyous et musulmans. En réunion publique à Draguignan, dans le Var, où le Front national a fait de bons scores lors de l’élection présidentielle, Jean-François Copé avait ainsi narré une anecdote de son livre, celle d’un enfant qui se « fai[sai]t arracher son pain au chocolat par des voyous qui lui expliquent qu’on ne mange pas pendant le ramadan ».

Du côté des identités régionales, le BI n’a pas le même credo que le FN. Malgré leurs nombreuses sollicitations, notamment pour les municipales de 2014, Marine Le Pen refuse pour le moment toute alliance avec eux. D’autres n’affichent pas les mêmes complexes : le maire d’Orange et député d’extrême droite Jacques Bompard, avait ainsi accepté de se rendre à l’anniversaire des dix ans du Bloc identitaire, avant de se rétracter à la dernière minute et d’envoyer un ‘simple’ message de soutien. Le président du BI, lui, n’est autre que Fabrice Robert, ancien élu du FN et ancien membre du Mouvement national républicain.

 

Droitisation de la politique : droitisation de la société ?

 

Et la société dans tout cela ? Se retrouve-t-elle dans la droitisation de la droite, de sa droite parfois ? Le 25 octobre, au Congrès de Toulouse, certains élus du parti socialiste (dont François Rebsamen et François Hollande lui-même) mettaient leur dégringolade dans les sondages sur le compte d’une droitisation de la société : « La droitisation de la société est un phénomène très profond, décuplé par la crise économique, analysait ainsi le maire de Dijon. Les digues tombent les unes après les autres. La droite se déporte vers l’extrême droite, et la gauche n’est pas toujours assez forte pour résister ».

Si l’on oublie les premiers intéressés (politiciens, partis et partisans), les « spécialistes » externes ne sont pas plus unanimes quant à ce phénomène de droitisation de la société. Pour Jérôme Sainte-Marie par exemple, de l’institut CSA, la « poussée de la société vers la droite » est réelle, et deux éléments l’expliqueraient : le vieillissement de la population et le raidissement de l’opinion sur les valeurs.  « Les socialistes font ce constat, mais d’une certaine manière ça leur évite de se remettre en cause sur le plan économique et social, note le spécialiste des sondages. Une fois qu’ils ont dit cela, que font-ils? Du Valls? ». Mais le politologue Pascal Perrineau, lui, conteste ce phénomène de « droitisation ». Il va même plus loin : « la gauche ne peut pas être étonnée par ce qui lui arrive » : « Au premier tour de la présidentielle, les cinq candidats de gauche ont totalisé 44 % des voix. La gauche est donc minoritaire. ».

Mais prenons des exemples plus concrets. Si le mariage homosexuel est, par excellence, le domaine de la vie familiale sur lequel la droite refuse de ’fléchir’ – que ladite droite soit par ailleurs extrême ou simplement « décomplexée » –, la société/l’opinion publique (et autres termes abstraits et contestables) ne semble pas être du même avis. Ainsi, selon l’enquête réalisée fin octobre par BVA pour Le Parisien/Aujourd’hui en France, 58% des Français se disent favorables au mariage homosexuel. C’est certes beaucoup moins qu’en 2011 (ils étaient 63%), mais rien ne prouve que le recul du soutien au mariage pour tous est du à une quelconque droitisation de la société (est-il utile de rappeler le caractère contestable et contesté des enquêtes d’opinion/sondages ?)

 

Gay kiss action

Selon l’enquête réalisée fin octobre par BVA pour Le Parisien/Aujourd’hui en France, 58% des Français se disent favorables au mariage homosexuel. Photo: gay kiss action, by William Hamon (aka Ewns)/ FLICKR

« leurs idées font du chemin mais ne débouchent pas sur grand-chose de concret »

Enfin, si le Bloc identitaire gagne par exemple en notoriété, la République pourra se consoler avec les mots du politologue et spécialiste de l’extrême droite, Jean-Yves Camus. Si pour lui, le BI représente « la meilleure réussite de l’extrême droite en dehors du Front national » ces dernières années, « leurs idées font du chemin mais ne débouchent pas sur grand-chose de concret » : une médiatisation qui ne se répercuterait donc pas dans les urnes, pour le moment du moins. Affaire à suivre.

Mélina Huet

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