Audition et prévention – les étudiants feraient-ils la sourde oreille ?

Octobre 2012 – Reportage sur les lieux de prévention-audition marseillais

Si chez les séniors, perdre ses capacités auditives avec l’âge est un phénomène naturel, les 18-25 ans sont de plus en plus nombreux à prendre le risque d’altérer artificiellement leur capital auditif. Zoom  sur des campagnes de sensibilisation d’un genre nouveau, dans trois lieux de prévention marseillais : les festivals Marsatac et la Fiesta des suds, et le Rallye Santé du campus de Luminy.

Un manque de protection et de contrôle

Souvent le plus oublié des cinq sens parmi la population estudiantine, l’ouïe permet pourtant de communiquer et de conserver un lien indispensable à un équilibre social. « Le silence absolu n’existe pas. Même le fœtus perçoit des sons » explique une conseillère sécurité sociale et mutualiste (CSSM), qui s’exprime dans le cadre du Rallye Santé annuel du campus de Luminy.  « Comme une onde vibratoire, le son est capté par des cellules ciliées situées dans l’oreille interne qui le transmettent ensuite au cerveau. Mais ces cils – au nombre de 15 000 par oreille – sont incapables de se régénérer. Du coup, le vieillissement ou les traumatismes sonores entraînent une perte auditive irréversible  » explique-t-elle, en agitant la coupe d’une oreille en plastique, devant des étudiants qui semblent peu concernés. Et de conclure : « chaque « cil » perdu l’est pour toujours ».

Audition des étudiants: chiffres préventionSeulement 11% de la population estudiantine se protègerait des risques auditifs, selon une enquête nationale sur la santé des étudiants menée en 2011 (cf. encadré). Moins de 40% d’entre eux auraient déjà fait contrôler leur audition, un chiffre bas en comparaison avec les examens considérés comme plus « communs » : médecin généraliste, dentiste, ophtalmologiste. Face à ces chiffres inquiétants, une journée spéciale a été créée il y a quinze ans : La Journée Nationale de l’Audition, qui a donné son nom à l’association éponyme JNA, en charge de la prévention nationale au quotidien.

Les festivals : baromètres des comportements à risque

Ceux-ci, contrairement aux idées reçues, signalent une amélioration des comportements protecteurs. Christine travaille à la médecine préventive du campus de Luminy depuis plus de dix ans. Elle observe un changement d’attitude général face aux événements musicaux : « avant un festival, on vient spontanément nous demander des bouchons d’oreilles ». De son côté, La Mutuelle des Étudiants est un partenaire privilégié de nombreux festivals. A Marseille, on retrouve cette sécurité sociale étudiante aux Docks des Suds, d’abord pour Marsatac puis pour la Fiesta des suds. Les risques liés au monde de la nuit y sont développés pour et par des étudiants.

Bouchons d'oreille

Les bouchons d’oreille représentent le seul moyen, avec l’éloignement de la source musicale, de préserver son audition en présence d’une musique amplifiée (lecteurs mp3, festivals, home cinéma, etc.)

Selon Aurélie, responsable d’une équipe de CSSM, c’est là la clé du succès : « les étudiants font toujours la prévention chez nous. Que ce soit sur les campus ou lors de festivals. Ils ont un langage différent et vont priser l’humour plutôt que d’adopter un ton moralisateur. Du coup, le message passe mieux ». Pour ces deux événements, des bouchons d’oreille seront ainsi distribués gratuitement tout au long de la soirée. Farrah, une CSSM elle-même étudiante, s’étonne de la bonne réception de ce programme : « en fait, ce sont plutôt les ‘jeunes’ qui viennent vers nous pour en réclamer. Pour le moment, les seuls refus que j’ai eus proviennent d’adultes accompagnés de leurs enfants en bas âge ! » s’exclame-t-elle, alors que la musique bat son plein.

Mais sa collègue Lilya, étudiante en quatrième année de médecine, nuance : « on a quand-même beaucoup de refus sous couvert d’ironie. Du genre : « non merci je suis déjà sourd » ; « la musique est si mauvaise que ça ? » ou les simples « eiiinh ? » de jeunes qui s’éloignent en riant ». Les idées reçues ont aussi la vie dure. Certains mettent ainsi en avant la contradiction du programme : pourquoi mettre des bouchons d’oreille si l’on vient précisément pour écouter de la musique ? A ceux-là, Aurélie répond avec énergie : « parce que cela n’atténuera le son que de trente-cinq décibels : assez pour éviter les acouphènes à vie, mais pas pour t’empêcher d’entendre la musique et d’en profiter! Et puis… ça t’évitera d’avoir des marteaux piqueurs après cinq heures de concert, crois-en mon expérience », conclut-elle avec un clin d’œil.

« Il y a les publics faciles et les ‘mauvais élèves’ »

C’est la réflexion d’Adrienne, 23 ans, qui travaille à la Fiesta des Suds. Elle précise ainsi que la sociologie a son rôle à jouer. Selon l’âge et le sexe, les réactions seraient très différentes et le mimétisme plus ou moins présent. Si chez les garçons mineurs, les bouchons d’oreille sont souvent vus comme « ringards » ou contre-productifs, les filles de la même tranche d’âge se montrent moins réticentes. Quant à la tentation d’imiter les copains réfractaires, elle se trouve balayée d’un revers de main grâce à l’humour. Pêle-mêle, on entendra ainsi des festivaliers acceptant les bouchons s’esclaffer : « au cas où mon coloc’ ramène une fille cette nuit », « le chat de ma voisine est trop bruyant » ou encore « je les prends parce que ma copine ronfle comme un cochon ». A la fin de l’événement, peu importent les moyens ou la fin, les bouchons d’oreille ont tous disparus, et peu se retrouvent abandonnés au sol. 

Une connaissance des risques en hausse donc, bien qu’encore insuffisante. Les chiffres sont révélateurs : en 2008, si 65,2 % des étudiants interrogés estimaient être bien informés sur les risques auditifs, 28,8 % ne se sentant pas suffisamment informés et 6% pas du tout, ils étaient respectivement 53,1 %, 31,2 % et 12,5 % en 2005 [1].

 

Photos: zigazou76

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INTERVIEW

Jocelyne Erraci et Mélanie Montaldo sont audioprothésistes à Aix-en-Provence. Elles ont accepté de répondre à nos questions et dressent un bilan plutôt négatif de la prévention dans l’hexagone.

Échelle de décibels Fêtez Clairs

Échelle de décibels: limites et seuil critique

Avez-vous beaucoup d’étudiants venant spontanément faire un bilan auditif ?

Des jeunes musiciens oui, notamment pour qu’on leur crée des bouchons moulés à leur oreille. Des étudiants, vraiment très peu.

Pensez-vous que la limite légale du nombre de décibels lors de concerts/festivals (à 105 dB) devrait être rabaissée ?

Tout à fait ! Le seuil de danger se trouve à 85 dB. Or après cette limite, le risque de surdité est extrêmement élevé. Au-delà, il ne faudrait même pas rester deux minutes : chaque seconde d’exposition représente un risque pour le festivalier. Pour le lecteur mp3, c’est la même chose : la limite technique imposée aux fabricants n’est pas suffisante, du fait du rallongement des temps de trajet au quotidien, pendant lesquels les jeunes écoutent souvent leur musique. Surtout lorsque, en parallèle, les étudiants sont exposés aux sons de l’ordinateur, de la télévision, la chaîne Hi-fi, etc.

Trouvez-vous la prévention suffisante en France ?

Absolument pas.  Lorsque je travaillais en Ardèche, je faisais des tours en écoles, collèges et lycées pour faire de la prévention moi-même. En arrivant en région parisienne, j’ai voulu reproduire ces actions, mais les académies et rectorats m’ont gentiment claqué la porte au nez – alors même que je proposais cela gratuitement et sur mon temps libre !

Quelle est finalement la meilleure solution pour se protéger, à l’heure où la musique amplifiée est de plus en plus présente au quotidien ?

Les bouchons d’oreille, et c’est tout. Encore mieux : ceux moulés sur mesure pour les personnes fréquemment exposées. Même dans les boîtes de nuit. Il faudrait aussi améliorer le message de prévention et préciser que l’alcool (glucose transformé) et les substances psychotropes amplifient les risques. La chimie dans l’oreille est très fragile : cela crée une fatigabilité accentuée. Or plus l’oreille est fatiguée, moins on a l’impression d’entendre fort et moins on se protège. Le tabac aussi : de la même façon qu’il abime les cellules ciliées des poumons, il fragilise voire tue celles se trouvant dans l’oreille.

Mélina Huet

En novembre 2012, Agi-son mènera sa neuvième campagne annuelle de gestion des risques sonores, en partenariat avec La Mutuelle des Etudiants (LMDE), le Ministère de l’Education et des Sports et l’INPES. Renseignements sur http://www.agi-son.org

La seizième édition de la Journée Nationale de l’audition aura lieu le 14 mars 2013. Tous les renseignements sur www.journee-audition.org/


[1] Source – LMDE / AGI-SON Résultats de l’enquête d’évaluation Campagne 2008 (plus récente enquête effectuée parmi la population étudiante)

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