Leadership : Give1talks donne la parole aux femmes

Give1talks "Le leadership au féminin". mairie du XVe, jeudi 28 mars 2013. (c) give1talks
Give1talks « Le leadership au féminin ». mairie du XVe, jeudi 28 mars 2013. © give1talks

Deux événements, pourtant si anecdotiques diront certains, ont constitué un bouleversement dans  ma vie de femme. Le premier a eu lieu alors même que je n’étais qu’une petite fille. Dans la salle de bain, ma sœur – de neuf ans mon aînée – m’expliquait à quel point le combat avait été rude pour l’obtention du droit de vote, et que jamais je ne devrai bouder les urnes. La majorité atteinte, pas une seule fois je n’ai donc oublié de faire entendre ma voix, peu importent les distances, la couleur du ciel ou encore l’échelle du vote[1]. Quelques années plus tard, mon chemin croisait celui de Daisy Dourdet, lors de la désormais célèbre journée internationale des droits des femmes (et que, par pitié, je vous saurai gré de ne pas renommer « Journée de la femme[2] » !). Cette dernière rencontre m’a fait prendre conscience très tôt que se faire une « bonne » place dans le monde du travail allait être un combat au quotidien. Mais quel combat ! Un challenge stimulant, forçant la volonté et obligeant à redoubler d’inventivité, mais également épuisant parfois.

Alors pourquoi le fait d’être une femme serait un handicap au leadership ? A cette « aptitude à diriger », comme diraient plus justement nos amis outre-Atlantique. Parce que beaucoup ont simplement décidé que c’était un fait, avant d’être la conséquence de nombreux maux qui nécessiteraient la rédaction d’un article à eux seuls. Des maux qui rongent assurément notre société mais surtout notre conception de la répartition des rôles au sein de cette dernière – pour l’énumération des causes, je ne doute pas que les commentateurs/trices s’en donneront à cœur joie, avec plus ou moins de justesse selon les personnes (je n’ai pas dit selon le sexe).

Et j’en viens à ce qui nous intéresse donc, à savoir le titre de cette chronique. Give1Project organise occasionnellement les Give1Talks, des conférences sur des sujets touchant au leadership, en l’occurrence le 28 mars à la mairie du XVe, au leadership « au féminin ». Loin des organisateurs l’idée de sexuer le débat de façon stigmatisante voire « victimisante », cette piqûre de rappel (le leadership au quoi ? au féminin ?), s’est avérée salvatrice. Encore davantage parce qu’elle ne s’est précisément pas déroulée le 8 mars. Vous savez, cette journée où tout le monde parle des problèmes d’inégalités des sexes, comme pour se justifier temporairement de ne rien faire ou même dire, le reste de l’année – un reproche que j’adresse aussi bien aux hommes qu’aux femmes.

Le leadership au féminin est donc ce soir là célébré par cinq invitées de marque, toutes différentes, qui font figures de modèles pour nombre d’entre nous – hommes inclus – : Sally Bennacer, à la tête d’une Très Petite Entreprise (TPE) spécialisée dans la vente et la pose de stores et de volets ; Audrey Pulvar, que l’on ne présente plus[3] ; Sihem Souid, chargée de mission au Ministère de la justice ; Laurène Bounaud, Directrice de l’association Humanity in action France ; et enfin Lydia Guirous, fondatrice de l’association Future au féminin, à l’origine de la cellule SOS harcèlement sexuel à l’APHP, et responsable UDI Paris.

« Les murs renversés deviennent des ponts »

En citant en introduction Angela Davis, Sophie Elizéon, déléguée interministérielle pour l’égalité des chances des Français d’Outre-mer, donne le ton : « Les murs renversés deviennent des ponts ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de renverser ces murs et de s’en servir pour passer de l’autre côté, dans ce monde où l’ensemble des individus n’a pas besoin de journée internationale pour exister.

Relaxée très récemment, après avoir été poursuivie pour violation du secret professionnel en publiant Omerta dans la police en 2010, Sihem Souid, fait partie de ces femmes qui ne s’embarrassent pas ou peu de phrases alambiquées et vont directement au bout de leur pensée : ce n’est pas parce que l’on est une femme que l’on doit céder aux pressions et reculer face à ses idéaux. C’est aussi simple que ça. Quant à Lydia Guirous, elle ne mâche pas non plus ses mots. En mettant en avant le vide juridique qu’avait laissé l’abrogation du délit de harcèlement sexuel par le Conseil Constitutionnel en 2012, elle explique la naissance du numéro vert et de la cellule SOS harcèlement sexuel : « J’en ai été victime. Par un pauvre con. Mais j’avais pas non plus envie de rentrer dans la rhétorique stérile ‘‘toutes les femmes sont des victimes, tous les hommes sont des bourreaux’’. Il ne faut pas rentrer dans le cercle de la victimisation ».

C’est sur cette perception de l’autre et de soi-même que rebondit Laurène Bounaud. Cette dernière n’hésite pas à avouer que parler de soi à give1talks lui avait d’abord paru un brin stupide : « je ne comprenais pas que mon parcours puisse avoir de l’intérêt. L’asso oui, mais moi… ». C’est le regard de l’autre, en l’encourageant, qui lui fait franchir le pas, et reconnaître que son expérience peut être exemplaire : «lorsque je me suis engagée en politique, j’ai été valorisée par l’adjoint au maire à la jeunesse du XIXe ». Elle revient au thème du leadership et aborde la notion de pouvoir : « le pouvoir, ce n’est pas dire ‘‘je l’exerce et je profite de mes privilèges’’ mais plutôt prendre conscience que je suis capable et que j’ai effectivement ce pouvoir en moi, qui ne demande qu’à sortir ». Une notion d’empowerment en somme.

En respectant l’ordre d’arrivée, Audrey Pulvar boucle donc le temps de parole, en commençant par une anecdote personnelle : « Malgré mes bonnes notes, mes profs ont dit à mes parents que mon niveau ne me permettait pas de continuer dans la filière générale. Ils les ont poussés à m’inscrire dans celle professionnelle en insistant sur le fait qu’il fallait me propulser au plus vite dans la vie active, sans quoi je n’arriverais à rien ». Et la jeune femme a bien fait de tenir, puisqu’elle est parvenue à intégrer l’ESJ de Paris, touchant ainsi son rêve du bout des doigts : devenir journaliste, « et si possible une bonne journaliste » précise-t-elle. Et d’ajouter, en souriant : « J’ai encore du chemin à parcourir ». Elle réaffirme ensuite, sans doute en référence à son actualité récente, qu’ « on n’a jamais fini de faire ses preuves ».

Briser le plafond de verre

 «Il faut être dans une logique d’affirmation, pas de revendication. En face de mes potentiels employeurs, je m’affirme, point. Pas besoin de lamentations

Lynette Scavo in Desperate Housewives. Capture saison 2 épisode 9
Lynette Scavo in Desperate Housewives. Capture saison 2 épisode 9

[…] C’est assez incroyable parce que dès qu’une femme a des responsabilités (et les exerce), c’est forcément une hystérique ou un dictateur en jupon !» s’exclame l’animatrice de D8.

Une remarque qui déclenche les rires et les applaudissements de la salle, comme l’approbation unanime d’une situation par trop de fois observée, voire vécue.

Au-delà des anecdotes, cette soirée pose plus largement la question de l’identité. Est-ce que je me définis avant tout comme une femme, une épouse, une mère, ou est-ce que je me présente d’abord en mettant en avant ma profession, mon parcours universitaire, le milieu dont je suis issue, les épreuves que j’ai surmontées, mon éventuelle autodidactie ?

Il ne s’agit pas ici de prétendre que l’affirmation de telle ou telle identité vaut mieux qu’une autre, mais d’avoir en tête cette phrase de Laurène Bounaud lorsque l’autocensure approche sournoisement, à pas feutrés : « le pouvoir est en nous tous, il faut juste le libérer ; il faut aussi avoir un entourage qui puisse nous outiller ».

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Mélina Huet

Oh, et puis flûte, parce qu’il faut bien aborder quelques causes à ce « plancher collant » auquel se heurtent de nombreuses femmes…. sinon je vais avoir l’impression de n’avoir fait que soulever des questions sans apporter ne serait-ce que des ersatz de réponses. Et aussi parce que ces causes (évitables !) ont été évoquées en filigrane tout au long de la conférence :

  •           Problème de l’entourage (attention à la dévalorisation de la famille, des amis, et/ou des compagnons de vie. Ne pas oublier que les amis sont la famille que l’on se choisit. Sans oublier la personne qui partage notre quotidien…)
  •           Mais aussi : autocensure des femmes, loin d’être une exception
  •           A vous les premières concernées : stop à la victimisation, place à l’action
  •           Pas un mais des féminismes. Halte à ceux et celles qui érigent en féminisme officiel certain des extrémismes qui desservent la cause féministe originelle, que je considère personnellement comme la lutte stricte et simple pour l’égalité des genres (pas la supériorité de l’un sur l’autre, donc pas la domination de la femme sur l’homme, aussi bête que le phénomène inverse)
  •           Stop à la sexuation des compétences au sein des organisations (entreprises, associations, partis politiques, etc.) et dès le début, des filières scolaires ! (dichotomie bac littéraire / bac scientifique. Trading pour papa / Marketing pour maman). Merci bien
  •           Stop à ces questions par ailleurs INTERDITES lors des entretiens d’embauche : « alors ma mignonne, t’as prévu d’être enceinte ou quoi ? de faire un bébé ? ». j’irai plus loin : « si oui, ET ALORS ? Est-ce que cela veut automatiquement dire que c’est moi qui vais m’en occuper en permanence si tel était le cas ? ». Pourquoi ne pas poser cette question aux hommes par ailleurs ? « alors chéri, toi et ta nana, vous avez prévu de faire des bébés ? ». Pourquoi pas ? tout simplement parce que l’on a intégré le fait que si naturellement la femme porte l’enfant, c’est aussi celle qui l’élève. A méditer
  •           Prolongement de la réflexion précédente : plus de crèches, ça urge ! Avec davantage de lieux de garde, certaines des questions précédemment évoquées n’auraient plus de poids dans la décision de recrutement. Comme l’a très bien dit Lydia Guirous, ce ne sont pas les places qui manquent. L’allocation des financements à cette fin par contre… Et l’envie de le faire, surtout.
  •           De ce temps libéré, nait la résolution d’autres problèmes, comme celui de l’écart totaldes salaires (de l’ordre de 27%). A savoir que celui-ci nait d’abord de la répartition entre les temps complets et les temps partiels : les femmes consacrent davantage de leur temps aux enfants et occupent, de facto, davantage de postes à temps partiel.
  •           De la « désexuation » des filières scolaires et des postes au sein des organisations nait la résolution, cette fois, du problème de l’écart pour des temps complets (de l’ordre de 24%). La différence nait cette fois des postes occupés et de la répartition hommes/femmes dans les postes clés de la direction[4] (donc mieux payés !)
  •           Enfin, du changement global des mentalités naîtra la fin de L’écart à poste et expérience équivalents (les femmes touchent environ 9 % de moins) :

« Si l’on tient compte des différences de statut d’emploi (cadre, employé, ouvrier), d’expérience, de qualification (niveau de diplôme) et de secteur d’activité (éducation ou finance) environ 9 % de l’écart demeure inexpliqué.

Cette différence de traitement se rapproche d’une mesure de la discrimination pure pratiquée par les employeurs à l’encontre des femmes »

 

 


[1] Je rappelle à ce propos à tous mes concitoyens qu’au-delà de l’élection présidentielle et de celles législatives, existent les élections régionales, municipales, cantonales et européennes, trop souvent boudées des Français.

[2] Songez-y l’espace d’une minute : quel genre d’ânerie que cette journée sur 365 (voire 366) qui fêterait exceptionnellement l’existence de… 50% de la planète. A ce propos, lire l’article de Francetv info, dont la conclusion me laisse pantoise (il démarrait pourtant bien)

[3] Souvent à tort. On oublie ainsi souvent qu’Audrey Pulvar est sortie majore de promotion de l’Ecole Supérieure de Journalisme (ESJ) de Paris. Avant d’être la « femme de » …

[4] Page 12. Attention aux yeux, ça pique. Etude du 28 février 2013 du Conseil économique, social et environnemental : http://www.lecese.fr/sites/default/files/pdf/Etudes/2013/2013_09_femmes_precarite.pdf